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ITINÉRAIRE LITTÉRAIRE

PIERRE-JEAN PÉNAULT
Président de l'association « Le Pays d'Auge »

François Guizot vint achever une vie de travaux et d'épreuves au Val-Richer, acheté en 1836. André Gide connut l'éveil de son enfance et de sa jeunesse à La Roque-Baignard. Jean Schlumberger retrouva une patrie perdue à Crèvecoeur. Marcel Proust, quant à lui, allait respirer l'air marin au Grand Hôtel de Cabourg.

On a tôt fait d'appeler hasard d'inexplicables coïncidences. Sans doute fallait-il que, sur quelques kilomètres carrés de notre pays d'Auge, François Guizot vînt achever une vie de travaux et d'épreuves, qu'André Gide connût l'éveil de son enfance et de sa jeunesse, que Jean Schlumberger retrouvât une patrie perdue...
Abbaye aux trois quarts détruite à la Révolution, puis ferme délabrée, Le Val-Richer fut acquis, en 1836, par Guizot, qui souhaitait une résidence dans sa circonscription électorale, un lieu où il pût mettre ses enfants au vert. Le Val-Richer que nous connaissons garde l'empreinte de cinq générations, mais l'aspect général du logis n'a pas été altéré. Le parc, la vallée n'ont guère changé, si ce n'est la nervure d'une route que Guizot fit tracer pour joindre La Boissière à sa demeure. Un hameau s'est bâti autour de l'école : maison symbolique que le ministre de l'Instruction publique offrit à sa commune et qui rappelle l'incontestable réussite des lois scolaires de 1833.
Guizot aima Le Val-Richer avec son ardeur de méridional et sa réserve de Cévenol huguenot. Il travaillait près de la fenêtre que viennent frôler les branches. Il y rédigea ses mémoires des méditations religieuses, une monumentale Histoire de France destinée à ses petits-enfants et qu'il n'eut pas le temps d'achever.
Sa petite-fille Marguerite avait épousé un industriel alsacien, Paul Schlumberger. Jean Schlumberger est l'aîné de leurs six enfants. Il faudrait citer ici des pages entières que Jean Schlumberger a consacrées à ce petit paradis ; aux journées ensoleillées, aux parties de cache-cache dans les bâtiments de la ferme, aux goûters d'enfants modèles et turbulents, comme sortis d'un album de Mme de Ségur. Sur les photos apparaît un visage quelque peu secret : André Gide, petit compagnon venu du domaine voisin.
Jean Schlumberger s'était voulu fidèle aux lieux de son enfance mais au Val-Richer, il a préféré Braffy, petit domaine à un jet de pierre du château solennel et encombré de famille. Après avoir de longues années habité le manoir il s'était fait aménager le vaste grenier à pommes du pressoir. C'est là que chaque printemps le ramenait, au milieu de ses livres, à la solide table de travail, face à la baie qui s'ouvre sur la lisière des bois de La Roque.

« TOUT LE PASSÉ SOUDAIN SE SOULEVA »

Au creux du vallon, encadré d'ondulations boisées, de vergers clos, à l'abri de ses douves, le château de La Roque, qui abrita Gide enfant, se protège encore des curieux et des intrus. C'est une aimable gentilhommière dont les deux corps de logis, la poterne et le pigeonnier semblent posés sans autre souci d'ordonnance. La même fantaisie y joint la brique rose aux chaînages de pierre de taille. Le parc se confond aux herbages qui s'abaissent doucement vers la vallée de la Dives.
Dire ce que fut La Roque pour l'écrivain, c'est déceler dans son œuvre les battements plus rapides de son cœur. Il n'est peut-être pas de souvenirs sur lesquels il se soit le plus attendri, un pays qui n'ait laissé autant de traces sentimentales que le nôtre. La Roque fut pour Gide vieillissant le paradis perdu dont l'évocation même lui arrachait des larmes. Le petit monde des compagnons de vacances, c'étaient les cousines rouennaises et les amis du Val-Richer, avec lesquels on échangeait les visites et les jeux. En 1902, au moment où il va se séparer du domaine, Gide prête au Michel de L'Immoraliste cette invocation désespérée au paradis qu'il doit abandonner, à son passé qui s'éloigne : « Je reconnus soudain l'odeur de l'herbe, et quand j'entendis de nouveau tourner autour de la maison les cris aigus des hirondelles, tout le passé soudain se souleva, comme s'il m'attendait et, me reconnaissant, voulait se refermer sur mon approche. »
C'est aussi en pays d'Auge, mais sur la côte normande, qu'un autre illustre écrivain, Marcel Proust, allait respirer l'air marin qui apaisait son asthme chronique. Tout a bien changé... Proust reconnaîtrait-il son Cabourg ? Et pourtant, par-delà les transformations du décor demeurent les lignes essentielles... Pourquoi Cabourg ? Parce qu'il trouva là ses villégiatures préférées. Il y était venu enfant avec sa grand-mère, puis militaire en permission lorsque « les bonnes de Cabourg » lui envoyaient « mille baisers »... Il y passa le temps de la « saison » pendant huit années consécutives, jusqu'en 1914. Cabourg 1900, ou Balbec Belle Époque, était alors plus solitaire et plus secret qu'aujourd'hui. Au centre, le Grand Hôtel : caravansérail de personnages pittoresques et romanesques, avec leurs passions ; leurs intrigues, leurs mystères... Où se trouvait la chambre de Proust, ou plutôt les chambres réservées par Proust, pour son voyage immobile ? Sans doute sur la mer, à un étage « noble », élevé, comme celle que sa grand-mère avait jadis louée pour lui : haut plafond, rideaux violets, « vitrines basses sur trois côtés où le tableau changeant de la mer se reflétait ».
La dernière saison, août-septembre 1914, la guerre emportait la Belle Époque de Cabourg. Proust ne reviendrait plus... Plus jamais il ne quittera Paris, où il mourut, son œuvre quasi accomplie, le 18 novembre 1922.