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CHÂTEAUX ET JARDINS

PHILIPPE SEYDOUX
Docteur en histoire de l'art

Pour distinguer, parmi les demeures seigneuriales, les châteaux des manoirs, le critère du matériau est ici généralement déterminant : pierre et brique pour les châteaux, édifices destinés à durer.
Plusieurs sont accompagnés de jardins remarquables.

C'est toujours avec une part d'arbitraire que l'on distingue, parmi les demeures seigneuriales, les châteaux des manoirs. Dans le cas présent, le critère du matériau est généralement déterminant, pierre et brique pour les châteaux, édifices destinés à durer, pans de bois et tuileaux pour la plupart des manoirs. Plutôt que de nous livrer à une énumération fastidieuse, nous avons opté pour un choix nécessairement limitatif de demeures à nos yeux représentatives. Les trois premières, Saint-Germain-de-Livet, Victot et Cricqueville, remontent à la Renaissance, plus précisément à la seconde Renaissance, puisque toutes trois élevées dans les années 1570-1580.

TROIS CHARMANTES DEMEURES RENAISSANCE

A vrai dire, Saint-Germain-de-Livet est aussi médiéval que Renaissance, puisqu'il englobe un logis bâti par Jeanne Louvet, dame du lieu, qui épousa, au lendemain de la guerre de Cent Ans, Pierre de Tournebu, représentant d'une fort ancienne famille normande. Construit sur le côté de l'ancienne motte, ce remarquable édifice serait à coup sûr qualifié, de grand manoir s'il était isolé. Il comprend un rez-de-chaussée en pierre et un étage à pans de bois, en forte saillie au-dessus des douves et couvert d'un ample comble à forte pente. L'intérieur, encore très médiéval, conserve une grande cheminée et d'intéressants vestiges de peintures murales.
Lorsque, une centaine d'années plus tard, Jean de Tournebu épouse Marie de Croismare, fille d'un conseiller au parlement de Rouen et juge aux « Grands Jours de Bayeux », il décide d'achever la reconstruction du château par un pavillon d'entrée encadré de tourelles, une courtine, un corps de galerie ouvert sur la cour et une tour ronde. Il soigne particulièrement la maçonnerie, rehaussée de briques vernissées dans la couleur verte chère au pays d'Auge. Il ne cherche pas pour autant à agrandir sa demeure : la motte est si exiguë que tous ces éléments, fort peu logeables, constituent en quelque sorte un château miniature.

Quelques années plus tôt, Geneviève de Croismare, la sœur de Marie, a épousé Philippe Boutin qui, lui aussi, possède à Victot une motte féodale. Ils font construire deux corps de logis, le premier traversé par le passage charretier et flanqué de hauts pavillons, le second en équerre, adossé à une tour ronde. S'il y a peut-être moins de fantaisie dans l'architecture, il y a encore davantage de jeux de couleur damier de brique et de pierre du côté de l'entrée, maçonnerie de brique décorée de croisillons surcuits autour de la tour, rehaussée par de larges bandeaux de pierre blanche. Et que dire de l'effet créé par les merveilleuses tonalités des tuiles, sorte de pointillisme polychrome subtilement fondu ?

Peut-être desservi par la suppression de ses douves, Cricqueville n'en présente pas moins, au nord, une façade tout à fait apparentée aux deux précédentes. Trois pavillons y font saillie, hauts et étroits comme des tours, les premiers placés aux extrémités, le troisième, plus important et approximativement centré, correspondant à l'escalier et voisin d'une mini-galerie de trois arcades. A l'intérieur, parmi les figures étonnamment exotiques des cheminées on reconnaît les armoiries de Robert de Lanoy, gentilhomme de la chambre du Roi, allié à plusieurs familles notables.
Dans chacun de ces trois petits édifices, le maître d'oeuvre a obtenu un équilibre d'ensemble, sans que rien ne soit véritablement symétrique. Il semble ignorer le cordeau, et son interprétation très libre des canons édictés par les théoriciens de la seconde Renaissance conduit à une gaucherie a coup sûr volontaire d'où naît un charme analogue à celui que l'on apprécie tant dans les édifices de la première Renaissance. Par ailleurs, il apprécie la richesse décorative, mais l'exprime dans la profusion des couleurs plus que dans la sculpture, limitée aux portails et aux lucarnes.

TROIS CHÂTEAUX CLASSIQUES

Vraisemblablement postérieur d'une trentaine d'années, le château de Fervaques s'élève près d'un délicieux manoir gothique, pour une fois construit « en dur ». C'est une belle et grande demeure, qui doit à son commanditaire, le maréchal de Hautemer, compagnon d'Henri IV et duc de Grancey, une ordonnance régulière, empreinte à la fois d'une certaine solennité et de la rudesse de l'homme de guerre. Deux autres châteaux augerons présentent une même particularité : leur corps d'habitation, parfaitement classique et régulier, s'appuie à un pavillon, vestige d'un précédent édifice. Le premier est Grandchamp, témoin de l'ascension des Le Prévost, futurs marquis de Saint-Julien-le-Faucon. Le corps de logis qui consacre leur réussite présente une ordonnance régulière, brique et pierre dans la tradition régionale, dont l'avant-corps vient couper les lignes parfaitement horizontales. Comme à Fervaques, le « piano nobile » est nettement prééminent, vraisemblablement en raison de l'humidité de la vallée. Mais ce qui fait la gloire de Grandchamp, c'est l'extraordinaire pavillon en pan de bois qui en flanque l'une des extrémités, extraordinaire tant par son importance que par la qualité de sa mise en œuvre celle de l'ossature de bois, celle de la disposition des tuileaux, particulièrement élaborée, celle enfin du décor intérieur, Si l'on en juge par les figures de Vertus peintes sur le manteau de la cheminée principale.

A Saint-André-d'Hébertot, le pavillon est plus « sage ». Construit vers 1615, c'est l'œuvre de Guy de Nollent, dont la famille venait d'acquérir la seigneurie. Il lui fallait s'affirmer, comme en témoignent les multiples armoiries peintes sur les solives à la française et l'allégorie à la gloire de la famille de Nollent placée sur la cheminée. Au début du règne de Louis XV, Françoise de Nollent, dame d'Hébertot et de Trouville-sur-Mer, était un fort beau parti ; elle épousa en 1729 le fils aîné du chancelier de France. A Hébertot, « l'aînée » de leurs nombreuses terres, ils firent construire un corps de logis dans le style Louis XV le mieux équilibré, le plus exquis, le plus proche de l'art raffiné qui s'épanouissait alors à la Cour.

Construit sur une motte d'origine féodale isolée par de larges douves, Carel apparaît au premier abord comme une demeure homogène d'époque Louis XIV. A l'analyse, on reconnaît cependant dans les épaisses maçonneries de l'angle sud-ouest l'héritage d'une ancienne tour de défense. La rareté des sources d'archives ne permet pas d'en identifier le commanditaire, non plus que celui du superbe colombier voisin. L'élégant escalier Louis XV, en revanche, est l'œuvre des frères Laillier qui, vers 1745, firent mettre les appartements au goût du jour.

DEUX CRÉATIONS DU SIÈCLE DES LUMIÈRES

Construit dans les années 1750 sur les plans de Jacques-François Blondel théoricien de « l'art de vivre » à la campagne, Vendeuvre est le meilleur exemple d'une série d'aimables demeures de Basse-Normandie, telles que Garcelles et Le Mesnil d'O. Blondel préconise des façades sobres et équilibrées, réhaussées par de discrètes sculptures, et surtout ordonnancées en fonction des commodités de la distribution intérieure. Le vestibule et le « salon de compagnie » occupent le centre, ouvrant de part et d'autre sur la salle à manger, l'escalier et les appartements d'honneur. Les chambres sont à l'étage, le service dans le niveau de soubassement.
Tel est le cadre que les descendants de Jacques-Alexandre Le Forestier, comte de Vendeuvre, se sont attachés à mettre en valeur, évoquant de manière aussi précise que vivante ce qu'était la vie d'une famille de gentilshommes à la fin de l'Ancien Régime. Mais Vendeuvre est surtout devenu célèbre par la collection qui y est présentée — unique au monde — de mobilier miniature, de même que par la fantaisie de ses jardins. A côté des classiques parterres a la française ont été créés des jardins d'eau « surprises » et une étonnante grotte de coquillages, dans une tradition un peu oubliée en France mais fort appréciée des Italiens de la Renaissance, comme les princes-évêques de Salzbourg. A Canon, nous sommes chez Élie de Beaumont, brillant avocat parisien, ami de Voltaire, « belle âme » active à dénoncer les abus et à redresser les torts. Fort occupé, il ne consacre à la Normandie que de brefs séjours, mais chacun des actes qu'il y accomplit est longuement réfléchi et « signifiant ». Il a épousé en 1764 Anne Morin du Mesnil, dont le grand-oncle a dû se défaire en 1729 de Canon dans des conditions peu favorables. Il attaque aussitôt la vente, en obtient l'annulation, dédommage l'acquéreur qui « a imprudemment agrandi le domaine et bâti un château », et se prend pour le domaine d'une passion qui durera vingt ans. Le comble à la Mansart qui couvre le château est passé de mode plutôt que de le supprimer, il le fait dissimuler en surélevant la façade d'un étage formant écran et d'une balustrade à l'italienne, chargée de vases. A l'instar d'Helvétius à Voré, il se préoccupe du bien-être des villageois et met à leur disposition les talents d'accoucheur de son intendant. A l'exemple de la célèbre rosière de Salency, il instaure une « fête des bonnes gens » et distribue des récompenses à la « vertu » des « bonnes filles », des « bonnes mères », des « bons vieillards »...
Mais comme son illustre confrère Gerbier à Aunoy, c'est surtout au parc qu'il s'intéresse. S'il en conserve les grandes lignes, il fait redessiner les bosquets à la mode anglaise, acclimate de nouvelles essences venues de la pépinière du duc d'Harcourt et « meuble » cette « nature agreste » retrouvée de fabriques, de stèles et d'une foule de statues. Il fait bâtir un kiosque en bois à la chinoise, fait transformer en pavillon les restes de l'ancien château, en utilisant la pierre locale dûment « rustiquée » au sable de mer. Pour les sculptures, il s'approvisionne à Paris, où Trouard ne lui fournit pas moins de quarante-cinq bustes et trois statues en marbre blanc. Il achète aussi d'occasion, si l'on peut dire, un groupe sculpté, des cabinets de treillage et des grilles provenant du château des Ternes. Il fait créer les chartreuses, succession de petits jardins clos de murs de pierre sèche dont le nom évoque le grand Rousseau, et s'y fait aménager un ermitage. Érigé après la mort de sa femme, le temple de la Pleureuse est sa dernière œuvre. Il meurt en 1786, laissant une fortune passablement écornée. Ces quelques exemples témoigneront de l'originalité des châteaux augerons et de la variété qu'ils ont su tirer de matériaux divers et de traditions particulièrement vivaces, caractéristiques qui ne sont pas différentes de celles des manoirs auxquels la région doit sa juste célébrité.