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MAISONS DE FROMAGERS
JACQUES JOURQUIN
Dans le XIXe siècle finissant, la fabrication du fromage, entre autres, apporte une aisance nouvelle aux fermiers, qui vont alors transformer ou remplacer leurs vieilles maisons à pan de bois, pour des raisons d'ordre à la fois esthétique et technique.
La brique industrielle est résistante, facile à l'emploi et ne demande pas d'entretien. C'est un matériau culturellement « moderne », parfaitement intégré comme signe de richesse, et qui s'oppose très nettement au pan de bois des bâtiments d'exploitation. Pour l'utiliser, le fermier se trouve devant trois possibilités. Soit — hypothèse minimale — il fait remonter à l'ouest ou au sud une nouvelle façade de brique en remplacement de l'ancienne, dégradée par les intempéries, ou même, dans certains cas, devant l'ancienne. Soit, sur l'emplacement de l'ancienne demeure d'habitation, il fait édifier une nouvelle construction entièrement en brique. Soit, enfin, la nouvelle habitation s'installe sur un site vierge en prolongement d'un bâtiment existant ou, étape ultime, isolée les bâtiments d'exploitation — ce qui ajoute à la classique prévention de l'extension des incendies une majesté conforme au désir de paraître du propriétaire. Dans tous les cas, la symétrie est de rigueur au rez-de-chaussée comme au premier étage, avec entrée centrale et fenêtres disposées par travées verticales. Lorsqu'on a conservé l'ancienne structure de bois, les percements sont refaits en symétrie.
Le toit et les combles sont transformés dans le même esprit. L'ardoise, plus noble et plus légère que la tuile, permet une charpente sensiblement abaissée. Les combles sont éclairés par des lucarnes à bâtière ou à la capucine (jamais de lucarnes augeronnes), les huisseries sont à grands carreaux, les solives cachées par un plafond de plâtre, tout comme les poteaux des cloisons. En résumé, une maison de maître, nouvel avatar de la maison-manoir, très différente de la demeure d'inspiration urbaine, sur plan carré à double profondeur avec toit « à la Mansart » qu'on trouve également et qui, elle, marque une rupture avec la construction traditionnelle.
La campagne augeronne est riche de ces maisons de brique. Peu prisées de nos jours en dépit de leur solidité (quoique presque toujours sans cave), de leur entretien peu coûteux et de leur facilité d'adaptation au confort moderne, elles ne connaissent guère le destin de résidence secondaire des maisons à pan de bois restaurées à grands frais. Elles ont pourtant une véritable authenticité, supérieure à tout prendre au parti pris du « tout en bois apparent » (dedans et dehors et le plus sombre possible), qui peut aller jusqu'aux placages ou aux pièces de bois choisies pour leur forme biscornue ou en taillées à l'herminette, alors qu'elles sortent tout droit de la scierie.
Ce retour hystérique à l'ancien, encouragé par les revues de décoration, aurait surpris les anciens habitants et en particulier les fromagers, qui choisirent d'être cohérents avec leur temps, le progrès technique et leur besoin de confort. |